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15 mars 2026

De la tontine à la PME : les femmes africaines créent de la richesse sans banque

« Avec 75 000 FCFA et une tontine de quartier, elle a bâti une entreprise qui emploie dix femmes. Son secret ? La solidarité transformée en stratégie. »

Il n'y avait ni banquier, ni investisseur, ni formulaire à remplir en douze exemplaires. Juste un groupe de femmes réunies autour d'une table, chacune déposant sa cotisation mensuelle avec la même foi tranquille : que son tour viendrait, et que cet argent changerait quelque chose. C'est ainsi que fonctionne la tontine. Et c'est ainsi que des milliers de femmes africaines ont lancé leur première activité économique, bien avant que les mots « start-up » ou « fintech » n'envahissent le vocabulaire du développement.

Cet article explore un phénomène puissant et souvent invisible : la capacité des femmes africaines à créer de la richesse à partir de presque rien, en s'appuyant sur des systèmes de solidarité ancestraux que les institutions financières officielles n'ont jamais vraiment su imiter.

La tontine : bien plus qu'une cagnotte

Pour comprendre la tontine, il faut d'abord oublier l'image simpliste de la « cagnotte entre amies ». Il s'agit d'un système d'épargne et de crédit rotatif, ancré dans des pratiques culturelles qui remontent à des siècles. Le principe est simple : un groupe de personnes, généralement entre 10 et 30, cotisent régulièrement une somme fixe. Chaque mois, ou selon une fréquence convenue, l'intégralité du montant collecté est remis à l'une des membres, à tour de rôle. Tout le monde contribue, tout le monde reçoit.

Mais derrière cette mécanique simple se cache une ingéniosité sociale remarquable. La tontine n'est pas seulement un outil financier : c'est un espace de confiance, de discipline collective et de responsabilité mutuelle. On n'y adhère pas par hasard. On y est cooptée par des femmes qui vous connaissent, qui connaissent votre sérieux, votre parole. Et l'engagement pris devant ce cercle vaut bien plus qu'un contrat notarié.

Selon la Banque mondiale (2020), près de 65 % des femmes actives en milieu urbain au Cameroun participent à au moins une tontine. Ce chiffre atteint 80 % dans certaines régions du Bénin, du Togo et du Congo.

Dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne, les femmes sont massivement exclues du système bancaire formel. Pas de garanties, pas de revenus déclarés, pas de mari cosignataire — les portes des banques restent fermées. La tontine, elle, n'exige rien de tout cela. Elle exige seulement de la régularité et de la confiance.

De la tontine à la première entreprise : le parcours de Clarisse

Clarisse est mère célibataire à Douala. Après un divorce douloureux, elle s'est retrouvée sans emploi, sans soutien, avec deux enfants à charge. Une ancienne voisine l'a intégrée dans sa tontine de quartier. Quelques mois plus tard, elle recevait sa mise : 75 000 FCFA — environ 115 euros.

Avec cette somme, elle a acheté un premier lot de poissons fumés. Elle les revendait au marché central, sur un étal loué à la journée. Les bénéfices, minutieusement mis de côté, ont financé un deuxième lot, puis un troisième. Six mois après, elle louait un espace fixe au marché. Un an après, elle proposait plusieurs produits et avait embauché une jeune femme du quartier pour l'aider.

« La tontine ne m'a pas donné de l'argent. Elle m'a donné un point de départ. Le reste, c'est moi qui l'ai construit. »

L'histoire de Clarisse n'est pas exceptionnelle. Elle est représentative. À travers l'Afrique subsaharienne, des dizaines de milliers de femmes ont suivi ce même chemin : d'une cotisation mensuelle à une activité stable, d'une activité stable à une petite entreprise, d'une petite entreprise à un employeur local.

Béatrice : de la tontine à la cheffe d'entreprise

Dans la région du Centre-Cameroun, Béatrice a été abandonnée par son mari du jour au lendemain. Sans ressources, sans filet de sécurité institutionnel, elle s'est tournée vers la seule structure qui lui était accessible : une tontine locale. Avec son premier prêt rotatif, elle a commencé à fabriquer et vendre des bâtons de manioc, un produit de base consommé quotidiennement dans des millions de foyers.

Ce qui aurait pu rester un petit commerce de survie est devenu, en quelques années, une véritable unité de transformation agroalimentaire. Béatrice a diversifié sa production : gari, tapioca, farine de manioc. Elle a acquis des équipements semi-industriels. Elle emploie aujourd'hui une dizaine de femmes de son quartier.

Selon la Banque africaine de développement, plus de 60 % des PME informelles en Afrique sont créées et dirigées par des femmes. Pourtant, elles n'ont accès qu'à moins de 10 % des financements disponibles dans le secteur formel.

Le paradoxe est frappant : les femmes sont les entrepreneures les plus actives du continent, et les moins financées. La tontine comble partiellement ce vide. Mais elle ne peut pas tout. C'est là qu'intervient la question des associations féminines et des coopératives structurées.

Les associations féminines : quand la solidarité devient stratégie

Au-delà des tontines informelles, des structures plus organisées émergent partout sur le continent. Des associations féminines, des coopératives agricoles, des groupements de transformation agroalimentaire. Ces organisations jouent un rôle clé dans la professionnalisation des activités économiques des femmes.

Dans la région de l'Est du Cameroun, l'association Unity and Solidarity for Welfare (USW) a mis en place un programme de formation à la transformation du manioc destiné spécifiquement aux mères célibataires. Résultat : des centaines de femmes disposent aujourd'hui d'un revenu régulier et d'une autonomie financière qu'elles n'avaient jamais connue. Ces associations ne forment pas uniquement aux techniques de production. Elles enseignent aussi la gestion comptable, la négociation commerciale, l'hygiène alimentaire, la fiscalité de base. Elles transforment des vendeuses de rue en chefs d'entreprise. 

Le numérique : la nouvelle frontière de l'entrepreneuriat féminin

La tontine est ancienne. Le smartphone est nouveau. Et les femmes africaines ont compris avant beaucoup d'autres que les deux pouvaient s'allier.

À Maroua, dans l'Extrême-Nord du Cameroun, Fatima fabrique des savons artisanaux et des huiles essentielles à base de plantes locales. Elle n'a pas de boutique. Elle a une page Facebook et des statuts WhatsApp mis à jour quotidiennement. Sa clientèle s'étend désormais jusqu'à Yaoundé et Garoua. Ses livraisons sont assurées par des jeunes motocyclistes du quartier.

Ce modèle de produit artisanal, réseau social, logistique informelle est reproduit dans des milliers de villes et villages africains. Il permet aux femmes de vendre sans intermédiaire, de tester des produits sans investissement lourd, de construire une clientèle fidèle sans budget marketing. Le numérique ne résout pas tous les problèmes. Mais il démultiplie les possibilités de celles qui ont déjà la volonté.

Ce que ces femmes enseignent au monde

L'entrepreneuriat féminin informel africain est souvent décrit comme un phénomène de survie. Il est en réalité un phénomène de transformation. Ces femmes ne font pas que subvenir à leurs besoins : elles créent de la valeur, génèrent des emplois, structurent des filières, alimentent des économies locales.

Leur modèle économique repose sur trois piliers que les MBA n'enseignent pas : la confiance comme capital, la solidarité comme levier, et la résilience comme stratégie. Elles réinvestissent en priorité dans l'éducation de leurs enfants, dans la santé de leur famille, dans la communauté qui les entoure. Des études montrent que les femmes réinvestissent jusqu'à 90 % de leurs revenus dans leur foyer, contre environ 35 % pour les hommes.

Soutenir ces femmes, ce n'est pas faire de la charité. C'est investir dans les économies les plus résilientes du continent.

Pour plus de contenus, consultez l'ouvrage Mère-Père. L'autonomisation silencieuse de la femme africaine, de Guelang Georges, qui retrace le parcours de femmes africaines ordinaires aux accomplissements extraordinaires.

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