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Eveil Développement — Développement rural et autonomisation des femmes en Afrique
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15 juin 2026

Développement communautaire au féminin : quand les femmes bâtissent des villages

« Seule, elle survit. Ensemble, elles transforment. »

Il existe une image répandue du développement en Afrique : des projets venus de l'extérieur, des financements internationaux, des experts étrangers apportant leurs solutions dans des villages qui attendent. Cette image est profondément fausse. Dans des milliers de communautés africaines, le développement est déjà en cours, porté par des femmes dont les noms n'apparaissent dans aucun rapport institutionnel, mais dont l'action change des vies, réoriente des trajectoires familiales et redessine des communautés entières. Ces femmes ne se définissent pas comme des actrices du développement. Elles sont des mères, des agricultrices, des couturières, des transformatrices de manioc. Mais en faisant ce qu'elles font : travailler, s'organiser, former, transmettre, résister, elles accomplissent quelque chose que peu de projets formels parviennent à réaliser : un développement profondément ancré dans les réalités locales, porté par ceux qui en ont le plus besoin. Cet article leur est consacré à toutes celles qui, dans l'ombre, bâtissent des villages.

Le paradoxe africain : les bâtisseuses invisibles

Le paradoxe est saisissant. Dans de nombreuses sociétés africaines, les femmes sont les premières travailleuses dans les champs, dans les marchés, dans les foyers et pourtant les dernières reconnues. Elles assurent la sécurité alimentaire des ménages, veillent à la scolarisation des enfants, organisent les soins de santé, gèrent les crises et soudent les communautés. Mais dans l'espace public, dans les assemblées de village, dans les décisions foncières, leur voix est rarement entendue. Les chiffres de la FAO (2023) sont éclairants : les femmes représentent plus de 50 % de la main-d'œuvre agricole en Afrique subsaharienne, et jusqu'à 80 % dans certaines zones rurales. Elles assurent l'essentiel de la production vivrière – le manioc, le maïs, les légumes-feuilles – qui nourrit les familles et les marchés locaux. Et pourtant, selon ONU Femmes, moins de 20 % des terres agricoles du continent leur appartiennent. Elles travaillent la terre sans la posséder. Elles nourrissent sans être nourries. 70 % des coopératives agricoles rurales actives en Afrique subsaharienne sont portées ou animées par des femmes (ONU Femmes, 2022). Si les femmes avaient un accès égal aux ressources productives, leurs rendements agricoles pourraient augmenter de 20 à 30 %, réduisant la pauvreté globale de 12 à 17 % (FAO, 2022).

D'une parcelle héritée à un mouvement communautaire

Sans machinerie, sans subvention, avec un accès très limité aux intrants agricoles, une agricultrice a commencé à cultiver. Du manioc, du maïs, des arachides, les trois cultures vivrières essentielles de cette région fertile. Elle a d'abord assuré l'autosuffisance alimentaire de sa famille. Puis elle a transformé les surplus : du gari à partir du manioc, des arachides vendues sur le marché local. Chaque bénéfice était réinvesti dans ses champs ou dans la scolarité de ses enfants.

« Au début, les voisins me regardaient avec pitié. Puis avec curiosité. Puis avec respect. Je n'ai rien demandé. J'ai juste continué à travailler. »

 

Mais ce qui distingue cette femme d'une simple agricultrice courageuse, c'est ce qu'elle a fait ensuite. En observant que d'autres femmes du village faisaient face à des difficultés similaires isolement, manque de semences, impossibilité d'accéder au crédit, elle a eu une intuition simple et révolutionnaire : si une femme seule peut survivre, des femmes organisées peuvent transformer. Elle a commencé à rassembler celles qu'elle connaissait. Des réunions informelles, d'abord, autour d'un partage de semences. Puis des pratiques d'entraide pour les travaux de récolte. Puis une tontine solidaire. Et peu à peu, un véritable groupement féminin s'est structuré, centré sur l'échange de savoirs agricoles, la diffusion de pratiques agroécologiques adaptées et la mise en commun des forces de chacune. Aujourd'hui, elle n'est plus seulement une agricultrice. Elle est une leader rurale reconnue, une voix qui compte dans les réunions communautaires, une militante engagée pour les droits fonciers des femmes. Elle participe aux campagnes de sensibilisation sur l'accès à la terre et siège dans des comités locaux qui, il y a encore quelques années, ne lui auraient jamais accordé un siège.

L'autonomisation individuelle peut devenir le point de départ d'une transformation collective. Une femme qui réussit à sortir la tête de l'eau regarde autour d'elle et tend la main à celles qui sont encore submergées.

D'un atelier de couture à un centre de résilience féminine

Dans l'Extrême-Nord du Cameroun, là où les traditions pèsent particulièrement lourd sur les femmes, une mère de famille a vécu l'un des scénarios les plus douloureux qui soit. Abandonnée par son mari, accusée d'avoir « porté malheur » à son foyer selon des croyances locales tenaces, elle a été rejetée par sa propre famille. Avec deux enfants en bas âge, elle a quitté son village et s'est installée à Maroua sans ressources, sans réseau, sans plan. Elle a frappé à la porte d'un atelier de couture. On l'a acceptée comme apprentie. Elle a appris. Elle a travaillé. Et quelques années plus tard, elle a ouvert son propre atelier. Ce qui aurait pu s'arrêter là une réussite individuelle méritée, une femme qui s'en est sortie, est devenu quelque chose de plus grand. Elle a regardé autour d'elle et a vu d'autres femmes dans sa situation. Des filles-mères. Des jeunes déscolarisées. Des femmes en rupture familiale, sans qualifications, sans soutien, sans perspective. Elle a décidé d'en faire son public. Son atelier est devenu un espace de formation informel. Elle y accueille régulièrement des femmes et des jeunes filles, leur apprend les bases de la couture, de la gestion d'un petit commerce et de l'épargne quotidienne. Pas seulement des compétences techniques mais une posture, une confiance, une manière de se tenir dans le monde.

 

« Je ne leur apprends pas seulement à coudre. Je leur apprends que leur vie leur appartient. »

Le résultat est visible. Plusieurs femmes formées par Esther ont ouvert leurs propres ateliers dans le quartier. Certaines animent à leur tour des formations. Un cercle vertueux s'est mis en place, dans lequel chaque femme qui s'élève en tire d'autres avec elle. Ce modèle de marginalisation transformée en ressource, d'exclusion convertie en solidarité, illustre un phénomène fondamental que les chercheurs et les praticiens du développement peinent parfois à voir : dans les contextes d'exclusion, les femmes ne sont pas que des victimes. Elles sont des actrices de transformation. Elles construisent des ponts là où il n'y a que des murs.

 

Les coopératives féminines : quand la solidarité devient stratégie

Ce qui unit ces différents parcours de résilience, c'est plus qu'une réussite individuelle. C'est la compréhension profonde qu'agir seule a des limites que l'action collective n'a pas. Et c'est cette compréhension qui, à travers tout le continent, donne naissance à des coopératives, des associations féminines, des groupements d'initiatives communes. Dans la région de l'Est du Cameroun, l'association Unity and Solidarity for Welfare (USW) illustre parfaitement cette dynamique. Fondée par des femmes engagées pour l'inclusion économique des plus vulnérables, elle a mis en place un programme de formation à la transformation du manioc destiné spécifiquement aux mères célibataires. Des centaines de femmes ont appris à produire du gari, du tapioca, de la farine panifiable, des produits à forte valeur ajoutée sur les marchés locaux. Elles disposent désormais d'un revenu régulier et d'une visibilité nouvelle dans leur communauté. Dans la région du Littoral, une initiative pilote en partenariat avec une ONG locale a permis à des mères célibataires de s'organiser autour de la culture du piment biologique et de la production artisanale de confitures. Après l'enregistrement officiel de leur coopérative, elles ont eu accès aux marchés formels — grandes surfaces, foires agroalimentaires transformant des activités informelles de survie en entreprises structurées.

Selon une étude du Centre pour la Promotion de l'entreprise féminine en Afrique (CEPEFA, 2023), les coopératives féminines qui incluent des modules de gestion augmentent de 40 % leurs chances de pérenniser leurs activités au-delà de trois ans. Chaque franc investi dans l'autonomisation économique des femmes rurales génère des bénéfices socioéconomiques multipliés, car les femmes réinvestissent en priorité dans l'éducation, la santé et la nutrition de leurs familles (FAO, 2019).

Ces structures ne se contentent pas d'améliorer le quotidien économique de leurs membres. Elles offrent aussi un espace de reconstruction identitaire, de réappropriation du pouvoir d'agir. Dans les zones rurales, des leaders communautaires féminins émergent de ces groupements. Elles s'imposent comme porte-voix des revendications locales en matière d'éducation, de santé reproductive, de droits fonciers, de lutte contre les violences.

Le développement communautaire comme acte politique

Il serait tentant de lire ces histoires comme des récits inspirants d'individus exceptionnels. Elles sont bien plus que cela. Elles sont la manifestation d'une réalité structurelle : lorsque les femmes ont accès à des ressources, à une formation et à un espace pour agir, elles transforment non seulement leur vie, mais celle de leur entourage immédiat et, par cercles concentriques, de toute leur communauté. Cette transformation ne se produit pas par hasard. Elle suit une logique que les chercheurs et les praticiens du développement ont progressivement mise en lumière : les femmes réinvestissent jusqu'à 90 % de leurs revenus dans leur foyer, contre environ 35 % pour les hommes. Elles priorisent l'éducation des enfants, l'alimentation, les soins de santé. Elles tissent des réseaux de solidarité qui protègent les plus vulnérables. Elles transmettent des valeurs de travail, de résilience et d'entraide qui façonnent les générations suivantes. Soutenir l'autonomisation des femmes n'est pas un projet de justice sociale parmi d'autres. C'est l'investissement le plus rentable que peut faire une société pour son propre développement. Ce que montrent les histoires de Madeleine, Esther, Marie, Julienne et Marie-Thérèse, c'est que ce potentiel existe déjà. Il est là, dans les champs, les ateliers, les salles de classe de fortune et les réunions de tontine. Il attend simplement d'être reconnu, soutenu, amplifié.  

Ce que nous pouvons faire

 

La question du développement communautaire porté par les femmes africaines peut sembler lointaine, complexe, difficile à saisir depuis la lecture d'un article. Elle ne l'est pas. Les leviers d'action sont nombreux et accessibles.

  • Soutenir les organisations qui travaillent directement avec ces femmes sur le terrain : WILDAF, GROOTS, ONU Femmes, CARE International, la Coopérative Agroéleveurs de Kano, l'association USW. Ces structures font un travail concret, mesurable, transformateur.

  • Partager ces histoires. Donner de la visibilité à des femmes dont le travail est invisible dans les médias et les rapports institutionnels. La reconnaissance est une forme de soutien.

  • Pour ceux qui travaillent dans le développement, la coopération internationale ou l'agriculture : intégrer systématiquement la question du genre dans les projets. Ne pas traiter le développement comme neutre. Il ne l'est jamais.Et surtout : comprendre que ce que ces femmes accomplissent n'est pas exceptionnel. C'est ce que des millions de femmes africaines feraient si on leur en donnait les moyens. Le potentiel n'est pas rare. C'est l'accès aux ressources qui l'est.

« Ce que les femmes font pour leurs communautés, elles le font dans l'ombre. Notre rôle est de leur donner la lumière qu'elles méritent. »

Extrait de Mère et Père, Guelang Georges: https://www.kobo.com/ca/fr/ebook/mere-pere

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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15 juin 2026

Mère et père à la fois : comprendre l'autonomisation silencieuse

« Elle n'avait ni diplôme, ni héritage. Juste une foi inébranlable et des enfants à élever seule. »

Il y a des mots qui paraissent modernes, qui semblent nés dans les conférences internationales, les rapports des Nations unies ou les discours des mouvements féministes : autonomisation, empowerment, émancipation. Des mots importants. Des mots nécessaires.

Mais il y a une femme qui n'a jamais prononcé aucun de ces mots. Qui ne savait peut-être pas qu'ils existaient. Et qui, pourtant, les a incarnés chaque jour de sa vie pendant des décennies, dans un petit village du Cameroun, avec de nombreux enfants à nourrir, une parcelle à cultiver, un salaire de 30 000 francs CFA par mois  soit moins de 80 $ CAD et la conviction absolue que ses enfants iraient plus loin qu'elle.

Son nom est Ma'a TéH. Son histoire est racontée par son fils, Guelang Georges, dans l'ouvrage Mère et Père : l'autonomisation silencieuse de la femme africaine. Et à travers elle, c'est l'histoire de millions de femmes africaines qui prend voix.

Cet article lui est consacré. À elle, et à toutes celles qui font la même chose dans l'ombre, sans que personne ne le remarque.

Ce que signifie être « mère et père » en Afrique

Dans de nombreuses sociétés africaines, les rôles sont distribués selon une logique très claire : le père pourvoit, la mère nourrit. L'un représente l'autorité et le revenu, l'autre incarne le soin et la chaleur. Cette division, profondément ancrée dans des siècles de traditions patriarcales, est présentée comme naturelle, évidente, immuable.

Sauf que la réalité, elle, ne se plie pas à cette logique. Selon l'UNICEF (2023), près d'une famille sur trois en Afrique subsaharienne est dirigée par une femme seule. Ces femmes  séparées, veuves, abandonnées, ou simplement laissées à elles-mêmes par des conjoints absents, doivent assumer simultanément les deux rôles que la société a pris soin de séparer. Elles doivent être la tendresse et l'autorité, le repas du soir et les frais de scolarité, le réconfort après une mauvaise note et la discipline qui oblige à reprendre le travail.

C'est ce que Guelang Georges appelle, dans son livre, être « mère et père ». Non pas comme une métaphore, mais comme une description rigoureuse d'une réalité vécue. 

Chiffre clé : 34 % des foyers urbains en Afrique subsaharienne sont aujourd'hui dirigés par des femmes seules, souvent sans aucun soutien institutionnel (UNESCO/UNICEF, 2022). Ces femmes sont parmi les actrices économiques les plus actives du continent et parmi les moins soutenues.

Ma'a TéH est le visage concret de cette réalité. Après une séparation douloureuse, dans le Cameroun des années 1970, elle s'est retrouvée seule avec ses enfants, dans un contexte où une femme divorcée était perçue selon les termes mêmes d'un rapport de la Banque mondiale de l'époque comme « ayant échoué à remplir son rôle traditionnel ». La société ne lui offrait pas de filet. Elle devait trouver le sol sous ses pieds, seule.

Et elle l'a trouvé.

Ma'a TéH : portrait d'une autonomisation sans nom

Ma'a TéH est née à la fin des années 1940 dans un petit village de l'arrondissement de Bokito, au cœur du Cameroun. Mariée jeune, comme c'était la norme, elle découvrit rapidement que la vie conjugale n'était pas ce que l'enfance lui avait promis. Après une séparation marquée par l'humiliation publique, les pressions sociales et la confiscation de l'un de ses fils par son ex-mari — un homme influent qui utilisa ses réseaux pour lui ôter tout recours —, elle rentra chez ses parents avec le peu qu'elle possédait.

Ce peu, c'était son courage. Et ses enfants.

Dans les années 1980, elle obtient un poste d'ouvrière à la SAFACAM, une société agro-industrielle du département de la Sanaga-Maritime. Rémunération : 30 000 francs CFA par mois. Soit, selon les données de la Banque mondiale de l'époque, moins de 60 % du seuil de pauvreté pour une famille de cinq personnes. Elle devait en nourrir huit.

« Ses journées commençaient bien avant le lever du soleil. Elle effectuait des tâches agricoles pénibles : sarclage, repiquage, rabattage, sous un soleil de plomb. Puis, à son retour, loin de se reposer, elle se dirigeait aussitôt vers le champ familial. La fatigue n'avait pas de prise sur sa détermination. »

Ce que ce passage du livre de Guelang Georges décrit n'est pas la vie d'une victime. C'est la vie d'une stratège. Ma'a TéH n'attendait pas que les conditions s'améliorent. Elle créait les conditions.

Elle cultivait la terre le soir et le week-end : manioc, maïs, légumes-feuilles, ignames. Elle élevait des porcs, qui représentaient à la fois une épargne et un capital de crise. Ses enfants pêchaient à la nasse dans la rivière voisine pendant la saison des pluies. Rien n'était gaspillé : les feuilles de manioc finissaient en légumes, les épluchures nourrissaient les animaux, les surplus partaient au marché local.

Sa stratégie en 3 piliers : Agriculture vivrière pour l'autosuffisance alimentaire. Élevage porcin comme épargne et filet de sécurité. Pêche artisanale pour diversifier les revenus en saison des pluies. Un modèle de résilience économique que les MBA n'enseignent pas.

Mais ce qui distingue Ma'a TéH d'une simple survivante, c'est sa conviction absolue sur un point : l'éducation. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'a sacrifié la scolarisation de ses enfants. Elle pouvait se priver de vêtements, de repas, de soins pour elle-même. Pas de cahiers. Pas de frais d'inscription. Pas de l'avenir de ses enfants.

Selon l'UNESCO (1984), moins de 35 % des filles en zone rurale camerounaise atteignaient le cycle secondaire à cette époque. Ma'a TéH a fait en sorte que ses enfants démentent cette statistique. L'un d'eux — Guelang Georges, l'auteur du livre — a aujourd'hui une trajectoire professionnelle et intellectuelle qui témoigne de l'efficacité de ce sacrifice silencieux.

L'autonomisation silencieuse : ce que ce mot cache vraiment

Le mot « autonomisation » est souvent utilisé dans les discours sur le développement comme s'il désignait quelque chose à venir. Un objectif. Un horizon. Quelque chose que les politiques publiques, les ONG et les programmes d'appui doivent créer.

L'histoire de Ma'a TéH, comme celle de millions de femmes africaines, dit autre chose : l'autonomisation n'est pas un projet. Elle est déjà là. Elle a toujours été là. Elle s'appelle différemment selon les contextes : résilience, débrouillardise, sacrifice, amour maternel mais elle est fondamentalement la même chose.

Ce que Guelang Georges nomme « l'autonomisation silencieuse », c'est précisément ce processus qui se joue sans tribune, sans applaudissements, sans reconnaissance institutionnelle. Une femme qui se lève à 4h30 pour préparer les repas avant d'aller au champ. Une mère qui reporte l'achat d'un médicament pour elle-même pour payer une inscription scolaire. Une femme qui ne se plaint pas non par résignation, mais parce qu'elle a décidé que pleurer ne nourrit pas ses enfants.

« Elle ne nous offrait pas simplement des leçons théoriques sur la vie, mais des principes vécus, incarnés dans chaque geste, chaque journée de travail, chaque moment passé ensemble. »

Cette autonomisation silencieuse a trois dimensions que les indicateurs de développement peinent à mesurer mais qui sont pourtant essentielles.

L'autonomie économique construite dans l'informel

Ma'a TéH ne bénéficiait d'aucun crédit bancaire, d'aucune subvention, d'aucun programme de microfinance. Elle a construit sa sécurité économique avec les outils qu'elle avait : la terre, ses bras, les saisons, et la connaissance transmise par ses parents. C'est dans cet informel que les statistiques peinent à comptabiliser que se joue l'essentiel de l'économie des femmes africaines.

Selon l'Organisation Internationale du Travail (OIT, 2021), plus de 70 % des femmes africaines en situation de monoparentalité travaillent dans le secteur informel, sans contrat, sans protection sociale, sans couverture santé. Ce secteur est souvent présenté comme un handicap. Pour ces femmes, c'est une architecture de survie ingénieuse, flexible, efficace.

L'autonomie éducative transmise comme héritage

L'une des dimensions les plus profondes de l'autonomisation de Ma'a TéH ne concerne pas elle-même. Elle concerne ses enfants. En insistant sur l'éducation dans un contexte où tout conspire à l'en détourner, manque d'argent, pression sociale, nécessité de travailler, elle a transmis à ses enfants une conviction : que leur origine n'est pas leur destin.

Cette transmission est l'une des formes les plus durables d'autonomisation. Elle ne produit pas des résultats visibles en un trimestre ou en un cycle de projet. Elle produit des résultats en une génération. Les enfants de Ma'a TéH, aujourd'hui adultes, sont des professionnels intégrés, des chefs de famille, des membres actifs de leurs communautés. Sa plus grande réussite n'est pas d'avoir survécu. C'est d'avoir créé les conditions pour que ses enfants n'aient pas à survivre comme elle.

L'autonomie identitaire forgée dans la résistance

Être une femme seule dans l'Afrique des années 1970, c'était être définie par son manque. Le manque d'un mari. Le manque de statut. Le manque de légitimité. Partout autour d'elle, des regards qui disaient : tu as échoué.

Ma'a TéH a choisi de ne pas se laisser définir par ces regards. Elle n'a pas déclaré sa résistance. Elle l'a vécue. Chaque matin levé avant l'aube était une affirmation. Chaque enfant envoyé à l'école avec ses fournitures était une réponse. Chaque récolte bien menée était une preuve. Son identité ne s'est pas construite malgré sa situation. Elle s'est construite à travers elle.

Ce que les autres femmes partagent avec Ma'a TéH

Ma'a TéH n'est pas une exception. Elle est le miroir d'une réalité continentale. À travers l'Afrique subsaharienne, des millions de femmes vivent le même quotidien avec les mêmes contraintes, les mêmes ressources insuffisantes, et la même détermination que rien ne semble pouvoir entamer.

Ce que les études confirment : Les femmes réinvestissent jusqu'à 90 % de leurs revenus dans leur foyer, contre environ 35 % pour les hommes (ONU Femmes). Les enfants de mères éduquées ont 25 % de chances supplémentaires d'échapper à la malnutrition et 50 % de chances supplémentaires d'être scolarisés (UNICEF, 2020). Autonomiser une femme, c'est transformer une famille entière.

Ce que la société doit à ces femmes

Il serait commode de lire les histoires des femmes comme des récits d'héroïsme individuel. Des femmes extraordinaires qui ont réussi malgré tout. Des exceptions qui confirment la règle.

Cette lecture est à la fois inexacte et dangereuse. Elle transforme en mérite personnel ce qui est en réalité un constat d'abandon collectif. Ces femmes ne devraient pas avoir à tout porter seules. Si elles le font, ce n'est pas parce qu'elles sont naturellement plus courageuses ou plus résistantes. C'est parce que le système économique, juridique, institutionnel, culturel ne les a pas soutenues.

Ma'a TéH a élevé sept enfants avec moins de 50 euros par mois, sans aide au logement, sans allocation familiale, sans crèche communautaire, sans accompagnement psychologique, sans reconnaissance de sa contribution économique. Elle a réussi malgré tout cela. Mais combien d'autres femmes, dans la même situation, n'ont pas réussi ? Combien d'enfants ont été retirés de l'école ? Combien de femmes ont cédé sous le poids de l'isolement et de l'épuisement ?

L'autonomisation silencieuse de ces femmes ne doit pas devenir un prétexte pour ne rien changer. Elle doit, au contraire, être la preuve que lorsqu'on leur donne des moyens à la hauteur de leur volonté, les résultats sont transformateurs.

« Ces femmes ne demandent pas la charité. Elles réclament l'équité, la reconnaissance, et un environnement où leurs efforts héroïques ne soient pas contrecarrés par l'indifférence institutionnelle. »

Les leviers sont connus : accès au crédit sans discrimination de genre, droits fonciers garantis et respectés, protection sociale adaptée aux travailleuses de l'informel, dispositifs de garde d'enfants, programmes de formation accessibles. Chacun de ces leviers, lorsqu'il est activé, multiplie l'impact de ce que ces femmes font déjà seules.

L'héritage de Ma'a TéH : quand la mère élève une génération

Il y a une scène dans le livre de Guelang Georges qui résume peut-être mieux que tout ce qu'est l'autonomisation silencieuse de sa mère. 

Éloigner ses enfants d'elle pour qu'ils soient plus près de l'école représentait un sacrifice affectif immense. Elle choisissait leur avenir contre sa présence quotidienne. Elle renonçait à ce dont elle avait le plus besoin : les avoir près d'elle pour leur donner ce dont ils avaient le plus besoin : une chance.

« Ma'a TéH ne nous a pas seulement élevés ; elle a élevé une génération. Son plus grand bonheur, c'était de nous voir heureux, instruits, autonomes. Elle mesurait sa victoire à nos réussites, à nos sourires, à notre équilibre. »

Aujourd'hui, les enfants de Ma'a TéH sont des adultes accomplis dans le secteur privé, la fonction publique, l'entrepreneuriat. Dans leurs communautés, ils sont reconnus non seulement pour leurs réussites professionnelles, mais pour leur engagement, leur solidarité, leur capacité à aider et à bâtir.

Ce rayonnement, ils le doivent à une femme qui n'a jamais eu de tribune. Qui n'a jamais prononcé un discours. Qui ne savait peut-être pas que ce qu'elle faisait avait un nom. Mais qui savait, avec une certitude absolue, pourquoi elle le faisait.

Reconnaître l'autonomisation là où elle se trouve vraiment

L'autonomisation des femmes africaines n'est pas un projet à financer pour qu'il existe. Elle est déjà là, dans les champs levés à l'aube, dans les tontines de quartier, dans les cahiers payés au prix d'un repas sauté, dans les enfants envoyés à l'école par des mères qui n'y sont jamais allées elles-mêmes.

Ce que nous devons faire, collectivement, chercheurs, décideurs politiques, journalistes, lecteurs, c'est apprendre à la voir. À la nommer. À lui donner la place qu'elle mérite dans les récits que nous construisons sur l'Afrique et sur les femmes africaines.

Non pas comme des victimes attendant d'être sauvées. Non pas comme des exceptions méritant d'être célébrées. Mais comme des actrices structurelles d'un continent en construction, dont le travail silencieux porte des millions de familles, de communautés et d'avenirs.

Ma'a TéH n'a jamais demandé à être reconnue. Elle a demandé à ses enfants de travailler, de respecter les autres, et de ne jamais oublier d'où ils venaient.

Ces histoires sont tirées de l'ouvrage Mère et Père — L'autonomisation silencieuse de la femme africaine, de Guelang Georges. Un témoignage personnel qui devient universel : celui de toutes les femmes africaines qui, dans l'ombre, élèvent des générations entières avec pour seuls outils leur foi, leur travail et leur amour.

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Eveil Développement décrypte le développement rural en Afrique : autonomisation des femmes, entrepreneuriat féminin, coopératives agricoles, droits fonciers et sécurité alimentaire. Analyses de terrain et veille sectorielle pour décideurs, praticiens et ONG engagés dans le changement durable.
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